
VAGUE 62
Aphorismes nouveaux
(+ quelques-uns repris des vagues antérieures)
Puis
analyse proposée
par l'Intelligence Artificielle
pour la plupart de ces aphorismes.
Acide médiatique
pour les tribuns.
Vivre
en compagnie
des oiseaux & des gazelles.
La gamme phrygienne
allume son flamenco.
L’architecture aranéidienne
loge l’escargot.
Sueurs froides
face aux tueurs d’espoir.
Un futur réussi
se profile
dans le ré ensauvagement.
Une avidité déçue
lève sa mauvaise humeur.
Accrochés au passé
Ils ont le culte des cendres.
Cet assemblage hétéroclite de mots
empêche son cerveau
de bien penser.
Prisonnier
de sa clairvoyance.
Un cracheur de feu
enflamme ses aphorismes
Il s’élève en volant
l’Autre.
Inhalez le problème
pour en expirer une solution.
Elle l'enlace,
alors qu’il l’invite
à l’éviter.
La danse des abeilles
effare l’éléphant.
Des rideaux trompeurs
masquent l'angle obscur.
La nuit sur la ville
assombrit
le Black Cam Theater
avec ses trottoirs noirs de vie.
À ne pas comprendre l'univers,
la raison rampe.
Leurs relations refroidies
forment des flocons de neige
obstruant leurs dialogues.
L’ogresse
progresse sans cesse.
Pour noter la température
`des joutes parlementaires,
le thermomètre à bouse
semble test idoine.
Il soliloque
dans le latéral de ses solitudes.
Le clicktivisme
concocte une révolution.
Cette amie
souffre d’agueusie
à votre encontre.
Voici le temps numérique
pour pêcher des bipèdes rouges
dans des bocaux urbains.
Pendant ce temps‐là,
des poissons bleus
éclatent de rire dans leur marina.
Presque pas,
disent des indécis
en s'éclipsant.
Quand il parle en public,
on entrevoit le gorille.
Sautillant
dans les antichambres du pouvoir,
de jeunes brutes, aliénées d’ambition,
touillent peur et corruption,
ingrédients à leur avenir
de roitelet, chef, président,
empereur, tyran...
Moues automnales,
l’âge venant.
Vos réflexions échevelées
nécessiteraient
un tressage de mots.
L'onde d'amour s’évanouie
en vagues circulaires.
À l’horizon du présage
vibre un essaim d’erreurs.
Incapable tout savoir,
il convient de choisir
ses ignorances.
Des joyeux décèdent
en s'endormant.
Les sagesses enfantines
raillent le vieillard.
Une infection de doutes
ronge le sacré.
Un chant d’Afrique
lézarde les Alpes.
Aucun doute,
l’imagination galope plus vite
que la lumière.
Rampe une relation incertaine
dans les sables
émouvants.
Notre‐Dame,
cathédrale Moyen Âgeuse.
Tour Eiffel,
cathédrale industrielle.
Google,
cathédrale digitale.
Les filles du feu.
Les fleurs du mal.
Une saison en enfer.
Les chants de Maldoror…
Mots d’orfèvres pour sertir l’esprit.
Dernières années de vie?
Ruines interminables.
Son esprit en apnée
plonge dans de profonds concepts.
Dans le champ des pensées,
poussent de mauvaises convictions.
Flamme vers le haut,
Flegme vers le bas.
Son mobile à solitude en main,
elle tourne en rond.
Un sorcier de l’oscillation
scrute
le juste milieu.
Un gant de terreur
gifle.
Avec leur lave‐missel,
les missionnaires briquent
l'âme noire.
Elle a l'allure
d'une faute d’orthographe.
Jeune berger des Carpates,
prince
des beautés stellaires.
Au tribunal,
le droit
n'est guère rectiligne.
Mots crocs.
Un silence impassible
hébète
les vociféreux.
Soutane & Sous.
Il s’arrache
des sables émouvants.
Prendre une langueur d’avance.
¿Serait‐ce vain
que d’être écrivain?
Les clochers
sonnent leur honte.
Adepte de galopades,
il honnit les feux rouges.
Privé de village,
il émigre dans leurs images.
L'émeute des affamés
envahie
l'avenue des repus.
La diarrhée législative
infecte.
À la recherche du pire perdu,
Il a l’ironie cinglante
des enfants cassés.
L’ivresse de paraître
repousse
le devoir de déplaire.
La poésie pulvérise
les prières.
En Absurdie,
sous certaines conditions,
les vermicelles font des étincelles.
Son esprit saigné
par le tesson des insultes.
Au milieu du calme,
s’aiguisent
des couteaux d’ennui.
Cette femme parle
en cloche fêlée.
Son mobile
appelle à l’immobilisme.
Regarder la réalité
en farce.
D’authentiques amoureux
façonnent
leur bonheur gémellaire.
Se pouvant enfanter,
le mâle
materne son oeuvre.
Au cercle des poètes en panne,
un vers
se mord la queue.
Elle espère le déclin
de sa beauté encombrante.
Trop de pensées géométriques
conduisent
aux psychotropes.
Le frottement des peuples
rappe du migrant.
L’hôpital tait ses fautes.
Un dogme radote.
Influence
des imperceptibles.
Analyse de l'IA
des aphorismes ci-dessus.
(sauf exceptions)
L’ensemble paraît beaucoup plus intéressant qu’une simple collection de « bons mots ». Il y a chez Patrick Bachellerie une poétique de la collision : collision entre mots, registres, savoirs, images, époques et systèmes de pensée. L’aphorisme devient moins une petite vérité qu’un dispositif de déplacement du regard.
On peut distinguer plusieurs lignes de force.
1. Une intelligence essentiellement métaphorique
Beaucoup de ces aphorismes naissent d’un rapprochement que la logique ordinaire interdit, mais que la langue rend soudain évident.
« La danse des abeilles / effare l’éléphant. »
L’intérêt n’est pas de savoir si l’éléphant est réellement effaré : c’est la rencontre de deux échelles, de deux sensibilités, de deux mondes. Le minuscule mouvement collectif des abeilles devient, vu par l’énorme animal, quelque chose d’incompréhensible. C’est une assez bonne définition de l’aphorisme lui-même : une petite forme qui produit un déplacement disproportionné de la pensée.
Même mécanisme dans :
« Un chant d’Afrique / lézarde les Alpes.
La musique devient phénomène géologique. « Lézarder » possède simultanément son sens concret et son sens figuré. Le mot fait passer la culture dans la matière.
«La gamme phrygienne / allume le flamenco»
Ici Patrick Bachellerie procède presque comme un musicien : un savoir technique est immédiatement transformé en image physique. La gamme n'explique pas le flamenco ; elle « l’allume ». La connaissance devient poésie.
2. Le goût du télescopage lexical
Un des traits les plus personnels de cet ensemble d'aphorismes réside probablement dans l'invention de mots ou de syntagmes hybrides :
-
« architecture aranéidienne »
-
« ré ensauvagement »
-
« thermomètre à bouse »
-
« lave-missel »
-
« mobile à solitude »
-
« cathédrale digitale »
-
« mots crocs »
-
« soutane & sous »
Ce sont des mots-valises conceptuels, mais pas au sens strict. Patrick Bachellerie aime surtout faire entrer un mot dans le champ sémantique d’un autre.
« thermomètre à bouse » est particulièrement réussi : le thermomètre mesure normalement la température ; la « bouse » mesure ici métaphoriquement le niveau de médiocrité des joutes parlementaires. Le comique vient du remplacement brutal d'une unité de mesure abstraite par une matière grotesque.
« Soutane & Sous » est presque de la poésie sonore. La soutane devient symbole institutionnel, le « sous » symbole financier. Deux mots presque homophones font apparaître une critique de l'alliance entre religion et argent.
3. Une satire politique et sociale très présente
Patrick Bachellerie, comme aphoriste, est souvent un moraliste contemporain, au sens classique du terme : il observe les comportements humains, les ridicules sociaux, les mécanismes de pouvoir.
Quelques-uns des aphorismes, à ce propos, sont particulièrement nets :
« Sautillant / dans les antichambres du pouvoir, / de jeunes brutes, aliénées d’ambition, / touillent peur et corruption... »
Ici l'aphorisme se transforme presque en fable politique. « Touillent » est le mot déterminant : la corruption n'est plus une abstraction, elle devient une mixture.
« La diarrhée législative / infecte. »
C'est beaucoup plus brutal, presque pamphlétaire. L'image dégrade
volontairement le langage
institutionnel.
« L’émeute des affamés / envahie / l’avenue des repus. »
L'opposition « affamés / repus » est ancienne, presque archétypale. Ce qui lui donne sa force est la spatialisation : la lutte sociale devient une irruption dans l'espace privilégié.
« L’ivresse de paraître / repousse / le devoir de déplaire. »
Cet aphorisme semble particulièrement bon parce qu'il dépasse la satire politique. Il touche à la condition même de l'intellectuel ou de l'artiste : vouloir être aimé empêche de dire ce qui dérange.
4. Une critique de la modernité numérique
Plusieurs aphorismes semblent appartenir à une sorte de moraliste de l'ère numérique.
« Le clicktivisme / concocte une révolution. »
La brièveté est ici presque ironique : le simple clic est traité comme une action révolutionnaire. Le verbe « concocter » introduit une distance comique : une révolution peut-elle réellement être fabriquée depuis son écran ?
« Voici le temps numérique / pour pêcher des bipèdes rouges / dans des bocaux urbains. »
C'est une image beaucoup plus énigmatique. Les « bipèdes rouges » pourraient évoquer les individus rendus visibles par leurs signes numériques, tandis que les « bocaux urbains » transforment la ville en espace d'observation. Et soudain :
« Pendant ce temps-là, / des poissons bleus / éclatent de rire dans leur marina.
On passe du monde humain au monde aquatique, avec probablement un jeu sur les couleurs, les signes et les réseaux. C'est typiquement bachellérien. Le sens n'est pas livré, il doit être pêché.
5. Des oppositions paradoxales.
« Prisonnier / de sa clairvoyance. »
« Flamme vers le haut, / Flegme vers le bas. »
« Son mobile / appelle à l’immobilisme.
« À ne pas comprendre l'univers, / la raison rampe. »
« Incapable [de] tout savoir, / il convient de choisir / ses ignorances. »
Cette dernière paraît particulièrement réussie. Elle renverse l'idéal encyclopédique : puisque nul ne peut tout savoir, l'intelligence consiste aussi à savoir ce qu'il faut ignorer.
« Prisonnier de sa clairvoyance » est plus classique, mais très efficace : voir trop clairement peut devenir une forme d'enfermement.
6. Une poésie de la langue elle-même
Certains aphorismes parlent moins du monde que du fonctionnement des mots.
« Vos réflexions échevelées / nécessiteraient / un tressage de mots. »
C'est presque un petit art poétique. Les pensées sont des cheveux défaits ; l'écriture consiste à les tresser.
« Cet assemblage hétéroclite de mots / empêche son cerveau / de bien penser. »
On pourrait presque y voir une définition ironique de certains aphorismes de Patrick Bachellerie : la pensée commence justement par un assemblage hétéroclite de mots, mais le bon aphorisme transforme ce désordre en éclair.
« Mots crocs. »
Trois syllabes qui résument une esthétique : les mots doivent mordre.
7. Une importante veine surréaliste
Dans les aphorismes, ci-dessous, il y a de l'absurde et du surréalisme :
« En Absurdie, / sous certaines conditions, / les vermicelles font des étincelles. »
« Un gant de terreur / gifle. »
« Des rideaux trompeurs / masquent l’angle obscur. »
« L’ogresse / progresse sans cesse. »
Ici la logique narrative disparaît presque. Le langage sonore prend le dessus. « Ogresse / progresse » est une association phonétique avant d'être conceptuelle.
On perçoit une parenté avec une tradition française qui va de Lautréamont à Queneau, de Cioran aux surréalistes, sans que Patrick Bachellerie ne se réduise à l'un de ces modèles.
Le passage :
« Les filles du feu.
Les fleurs du mal.
Une saison en enfer.
Les chants de Maldoror…
Mots d’orfèvres pour sertir l’esprit. »
est d'ailleurs une véritable déclaration de filiation. Le choix de Nerval, Baudelaire, Rimbaud et Lautréamont dessine une littérature de la vision, de la transgression et de la condensation poétique.
8. Le rapport à la mort et au vieillissement
Une autre couche d'aphorismes, plus sombre, apparaît progressivement :
« Dernières années de vie ? / Ruines interminables. »
« Moues automnales, / l’âge venant. »
« Des joyeux décèdent / en s’endormant. »
« Les sagesses enfantines / raillent le vieillard. »
Ici l'humour protège quelque chose de mélancolique. C'est une caractéristique importante des aphorismes de Patrick Bachellerie : le rire n'annule pas la gravité ; il la rend supportable.
« Dernières années de vie ? / Ruines interminables.» est à cet égard beaucoup plus noir que les aphorismes politiques. Le très bref « Ruines interminables » contient une disproportion temporelle assez vertigineuse.
9. L'amour est rarement sentimental.
Même dans les aphorismes amoureux, Patrick Bachellerie préfère l'antagonisme :
« Elle l’enlace, / alors qu’il l’invite / à l’éviter. »
« Leurs relations refroidies / forment des flocons de neige / obstruant leurs dialogues. »
« D’authentiques amoureux / façonnent / leur bonheur gémellaire. »
L'amour est vu comme force de rapprochement et de séparation simultanées. La métaphore météorologique du refroidissement est particulièrement cohérente : le sentiment devient matière, puis obstacle.
10. Une véritable esthétique de la condensation
La mise en page compte beaucoup. Les retours à la ligne ne sont pas décoratifs.
« Il soliloque
dans le latéral
de ses solitudes. »
La répétition des sonorités en l, o, sol- produit une sorte de couloir verbal. « latéral » est un choix étrange : on ne « soliloque » normalement pas latéralement. Mais précisément, le mot fait sentir une solitude qui n'est plus frontale mais périphérique.
De même :
« Prendre une langueur d’avance. »
est une excellente transformation de « prendre une longueur d'avance ». Un seul phonème transforme l'avantage compétitif en état mélancolique. C'est peut-être l'un des plus purs exemples du procédé de Patrick Bachellerie : déplacer légèrement la langue pour déplacer la pensée.
11. Les aphorismes les plus forts...
Si on devait isoler ceux qui semblent les plus aboutis, on retiendrait notamment :
-
« Prisonnier / de sa clairvoyance. »
-
« Incapable tout savoir, / il convient de choisir / ses ignorances. »
-
« L’ivresse de paraître / repousse / le devoir de déplaire. »
-
« Prendre une langueur d’avance. »
-
« La poésie pulvérise les prières. »
-
« Son mobile / appelle à l’immobilisme. »
-
« Un silence impassible / hébète / les vociféreux. »
-
« Un chant d’Afrique / lézarde les Alpes. »
-
« Vos réflexions échevelées / nécessiteraient / un tressage de mots. »
-
« Notre-Dame, cathédrale Moyen Âgeuse. / Tour Eiffel, cathédrale industrielle. / Google, cathédrale digitale. »
Ce dernier triptyque est particulièrement intéressant : il construit une théologie implicite de la modernité. La cathédrale médiévale, puis la cathédrale industrielle, puis la cathédrale numérique : trois architectures qui organisent successivement l'imaginaire collectif.
12. Mais tout n'est pas également réussi
C'est important de le dire si l'on veut faire une vraie analyse plutôt que des compliments.
Le procédé devient parfois trop visible. Quand on rencontre beaucoup d'aphorismes fondés sur des calembours, des néologismes, des collisions sémantiques et des métaphores incongrues, on commence à anticiper le mécanisme. L'effet de surprise diminue.
Quelques aphorismes paraissent aussi plus proches du bon mot que de l'aphorisme véritable. La différence est subtile : le bon mot fait sourire immédiatement ; le véritable aphorisme continue à travailler après le sourire.
Par exemple :
« L’ogresse / progresse sans cesse. »
est amusant et sonore, mais relativement fermé : une fois le jeu phonétique compris, il reste peu de profondeur.
À l'inverse :
« Incapable tout savoir, / il convient de choisir / ses ignorances. »
ouvre une réflexion qui dépasse le jeu de mots.
C'est probablement le critère qui permettrait de hiérarchiser l'ensemble : plus l'image est surprenante et plus elle ouvre un espace de pensée, plus l'aphorisme est fort.
13. Le paradoxe central de Patrick Bachellerie
Ces aphorismes de cette vague 62 sont à la fois traditionnels et plus contemporains.
Traditionnels par leur ambition : observer les hommes, dénoncer leurs ridicules, méditer sur l'amour, la mort, le pouvoir, la connaissance.
Contemporains par leur matériau : IA, clicktivisme, numérique, Google, réensauvagement, médias, politique spectacle. Et surtout, ils sont contemporains par leur méfiance envers les grands discours. Au lieu de développer une théorie, Patrick Bachellerie préfère produire une petite déflagration verbale.
C'est pourquoi on pourrait définir ainsi son entreprise :
Patrick Bachellerie pratique une forme d'aphorisme surréaliste et satirique où le jeu verbal sert de méthode cognitive : il détraque les associations habituelles afin de rendre le réel à nouveau étrange.
Et c'est sans doute le meilleur point de ses aphorismes : l'humour n'y est pas seulement une fin ; il est une manière de penser.