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Rêves d'opinion


La séduction sociale transite par les médias / galerie des glaces. 

Pour saisir un état provisoire de l'opinion, rien de plus pernicieux que de faire confiance au penchant naturel des esprits préférant projetant leur a priori plutôt que de percevoir ce qui est. 

Infidèle chronique, l'opinion adore ses serments d'allégeance dont les ·engouements successifs sont sa façon d'être. Il n'y a rien à faire, les héros passent, l'opinion reste. 


La puissance de communication d'un leader est proportionnelle aux instincts qu'il déclenche. 

L'opinion a beaucoup de mal à cerner la nature de ses rapports avec ses idoles. Un peu comme le poisson rouge, aveugle des contours de son aquarium. 

L'opinion est mobilisée et ne l'est pas. Elle adhère et se détache. Ce phénomène pendulaire est le prix à payer pour tenter de bénéficier de la formidable énergie des « coups de cœur » de l'imaginaire collectif. 

L'opinion est rarement opiniâtre. 

Dans le fait de partager des idées en commun, le partage est, souvent, plus important que les idées. 

Sortie des stades et des réunions électorales d'envergure, l'opinion paraît calme, inerte, en quasi coma. Naïveté pourtant de la croire endormie au bout des tubes cathodiques. Dans certaines conditions, traversée d'orages psychosociologiques imprévus, elle manifestera sa force. 

 

Il y a un côté spermatozoïde chez les candidats tournant autour de l'Opinion. 

Les héros se manifestent. L'opinion manifeste. 

L'instinct grégaire est le véritable ciment de la communication sociale.

A l'origine, les relations humaines étaient orales, gestuelles, instinctives et affectives. Au Moyen Age, la communication devint plus abstraite et calculatrice. La généralisation du commerce, l'apparition des premières techniques d'impression établirent, alors, l'influence de la rationalité sur les rapports humains. Descartes, à cette période, ne fut pas un hasard. Ces derniers temps, la croissance de l'économie, du nombre d'individus et des mécanismes de régulation sociale (dont les techniques d'information) favorisent l'installation d'une situation nouvelle. Riesman la décrit ainsi: « les hommes n'ayant plus à s'adapter aux circonstances naturelles mais aux autres hommes, leur caractère prédominant devient la recherche d'une conformité aux préférences d'autrui. .. » 

 

Quelle myopie que de s'adresser à l'opinion comme si elle n'était qu'une. Seules deux ou trois grandes mythologies contemporaines ont la capacité de souder l'opinion en une masse presque homogène. 

Par manque de recul, l'opinion ne perçoit pas les pathologies qui l'affectent. 

Des millions de Français lisent la presse nationale et régionale. Des millions regardent les mêmes journaux télévisés de 20 heures. A 16 ans, un adolescent a absorbé plus de 15 000 heures de programmes audio-visuels. 

L'Opinion a tendance à s'orienter vers un comportement binaire en ce qui concerne les grandes visions politiques qui lui sont proposées. D'une part, l'ouverture planétaire la rend réceptive au "combat des langages» que les nations engagent entre elles par les moyens de communication. D'autre part, ce même élargissement du jeu international conduit l'opinion, inquiète et frileuse, à absorber plus volontiers les discours satisfaisant ses sentiments d'appartenance, de sécurité, de nationalisme accru, de protectionnisme et de solidarité. 

L'opinion s'expose en priorité à ses « opinions préalables ». Elles adhère émotivement et non rationnellement, aux événements qui lui sont proposés ou rapportés. Sartre percevait l'émotion comme une chute brutale de la conscience dans le magique. Bon nombre de parlementaires, hommes politiques ou hauts fonctionnaires issus de la rationalité occidentale, devrait s'en souvenir davantage. 

​L'opinion dispose de peu de moyens pour engendrer sa propre rétro-action de communication. Si le flux informationnel qui lui est destiné repose sur une organisation complète et performante, les canaux de feed-back à sa disposition sont notoirement plus faibles. Parmi ceux-ci, outre le rôle traditionnel des parlementaires, on notera les possibilités qu'offrent la vie associative, les structures d'écoute mises en place par certaines administrations, les mouvements de revendication sociale, ou encore les systèmes de remontées d'information que constituent les sondages ou les Renseignements Généraux. 

L'information collective est de plus en plus concise, incisive, précise. L'empirisme, l'hésitation, la dilution deviennent irrecevables. 

Au début était le verbe ... 

L'information collective se heurte au caractère de plus en plus éphémère des sens attribués par le conglomérat social aux signes de communication. Elle impose de suivre avec beaucoup d'attention l'évolution rapide des cycles sémantiques afin de ne pas être distancée par eux, 

Une autre force monopolistique contrarie la diffusion de l'information publique. Il s'agit des monopoles de fait dont jouissent, la plupart du temps, les grands quotidiens, surtout régionaux. Recherchée, dans un premier temps, cette situation de non-concurrence est de plus en plus pesante. Elle a, notamment, pour conséquence de produire une information dont la neutralité est proche de la fadeur. Elle nécessite des machines rédactionnelles et de diffusion hypertrophiées. Elle entraîne des coûts de production exorbitants. Bon nombre de leurs nouveaux dirigeants en sont désormais conscients. Mais il est parfois plus difficile de remettre en cause des monopoles que de les établir ... La démocratie n'a rien à gagner d'un flux informationnel trop univoque, issu de relais trop concentrés. 

Trop souvent, l'information d'intérêt général reste superficielle car limitée aux médias prépondérants. La vie publique se prive ainsi d'une information détaillée, explicative, au transit plus lent, donc plus efficace. Il faut rappeler que les media sectoriels sont, eux, en prise directe avec leur opinion et bénéficient d'une crédibilité forte. Il faut percevoir la limite des grandes informations, admettre la grandeur des petites informations et susciter la synergie entre elles. 

Les aides de l'Etat à la presse écrite, tarifaires et fiscaux, devraient être davantage modulées. Il n'y a rien de plus inégal que la volonté aveugle d'égalité. Les besoins de chaque catégorie de médias, sont trop différents pour que l'assistance soit uniforme.

La télématique permet fondamentalement de transporter l'écrit sans support papier. 

Tout comme il n'y a pas de mauvais élèves mais seulement de mauvais professeurs, l'opinion n'est qu'une résultante. L'observer avec distance ou compassion est plutôt une forme d'auto-critique qu'un jugement souverain.

Et dire que pour désigner une opinion à séduire, on parle de cible, ce qui n'évoque en rien la complexité mouvante des courants publiques  ressemblant plutôt à des puzzles éphémères et mouvants de croyances variées ... 

Gérer les réactions de l'opinion sur ce qui va lui être dit, consiste à bien connaître son « opinion préalable » sur le sujet à aborder. 

La rumeur est comme un remous d'air. Elle s'insinue dans les textures les plus subtiles de l'édifice social, avant d'écrouler les bâtiments visibles. 

L'Opinion est composée d'hommes et de femmes fortement solitaires. Cette solitude entraîne sa disponibilité aux informations reçues, générant le sentiment d'appartenir à un jeu social. 

En matière de relations, prendre de I'âge et pouvoir communiquer avec ses amis d'enfance, devient assez contradictoire. 

Sous l'apparence d'allures simples, les opinions réagissent aux messages qu'elles reçoivent, selon des systèmes d'attente d'une complication raffinée. Motifs, mobiles, motivations, s'entrelacent, s'entrecroisent, agissent et dérapent les uns sur les autres. Seuls quelques grands choix idéologiques ramenés à des options binaires déclenchent des réactions de même ordre. 

Combien d'esprits fins se complaisaient-ils à condamner le manichéisme des arguments politiques drainés par les médias? Or, sous réserve d'éviter une dialectique primaire et outrancière, il n'est pas impossible que l'opinion sorte gagnante de ces va-et-vient sommaires en y trouvant matière à réfléchir à partir d'étincelles d'idées produites par le frottement d'arguments dualistes que se renvoient les uns et les autres? 

La représentation des états de l'opinion nécessite des « modèles réducteurs». Impossible d'y échapper. Les cartes géographiques procèdent de la même manière et personne ne s'en offusque. 

Ce qui mérite attention dans les sondages, est leur vocation à devenir les oracles modernes de la vie collective. Ce sont eux qui prédisent la direction à prendre par les leaders. Clarté, rapidité, non distorsion des faits rapportés, rapprochement des interlocuteurs, le gain est général. Tout cela concerne, bien entendu, les vrais sondages, et non diverses parodies dont les réponses tordues renvoient la mauvaise odeur des endroits où ils ont été formulés. 

Agir et penser comme les autres, évite de prendre toutes sortes de risques dont autrui s'empresserait d'être comptable. 

Un groupe existe une fois officialisés les principes que ses membres adoptent ou récusent.

Il faudrait s'intéresser au « sur moi» des entreprises. L'effroi des dirigeants veille contre lui, confiant à la communication le lustrage des cuivres du conformisme ambiant. 

Les responsables des entreprises modernes prennent leurs désirs pour des réalités. Par exemple, cette idée préconçue qu'ils se font sur la fidélité des employés. Comme si cet attachement n'avait pas, le plus souvent, comme ressorts la paye et la peur du changement. 

Malgré les liens chaleureux qu'ils peuvent entretenir avec un des leurs en conflit avec la hiérarchie, les membres d'un groupe social se détourneront de lui si la survie de leur assemblage communautaire est en jeu. En peu de temps, frileusement serrés les uns contre les autres, ils reconstitueront une dentelle d'arguments définitifs, entérinant, ainsi, le départ de l'exclu, vite jugé comme... un fuyard.

A y regarder de près, la séduction dans les corridors du business reste la grande affaire des hommes entre eux : pavanes, œillades, ronds de jambes... La réussite sociale semblant une nécessité impérieuse, la séduction interpersonnelle accapare entre eux les hommes actifs bien plus que les frustres danses amoureuses autour de leurs conquêtes féminines respectives. 

Trop privée de régulations orales et méfiante à l'égard de l'écrit, l'opinion s'adonne facilement au verbe de ses héros. Elle l'admire en tant que parole humaine, expression formelle d'«un bon sens» revendiqué par tous. 

« Si le chef nous écrit, c'est qu'il veut cacher quelque chose. Qu'il parle et il sera cru ... » 

A l'origine, étaient les hordes humaines placées sous la puissance du mâle dominant. Par la force et la ruse il avait pouvoir sur tous... Pas drôle pour les autres mâles qui se révoltèrent et le tuèrent... Emergea, progressivement, la «fraternité», puis la société. 

Le roman freudien, encore très présentable, devrait être affiché partout où l'on applaudit l'entrée d'un directeur. 

Stimuler les « traces de mémoire» immédiatement reconnues, rapproche du discours militaire dont il peut être dangereux de trop mettre en avant l'efficacité. 

Le pouvoir vient d'en haut. La confiance d'en bas. Pour activer cette dernière, une vision englobante proposée en direct, fournit à l'opinion un palliatif anesthésiant au caractère trop fragmentaire de la réalité. 

Les meilleures résines à opinion sont faites de résidus d'instinct grégaire et de statu quo. 

La séduction de la nostalgie activée par une vision d'avenir permet de communiquer efficacement avec son public.

L'opinion accepte, sans vérifier, qu'une distance minimum entre deux faits suffise à les déclarer de même nature. Dans le même esprit, elle adhère à ce qu'un fait local puisse être analogue en cas de transposition à l'échelle mondiale. 

L'opinion est un marche pied, pas une finalité. La plupart des séducteurs en viennent et n'ont aucune envie d'y retourner. 

La vie associative est une déception en tant que contre-pouvoir. Certaines sont trop souvent entre les mains de doux amateurs imprimant leur inefficacité aux thèses dont ils se veulent les porte paroles. 

Ne lui reconnaissant aucun droit à se parer de grandeur historique, il faut aimer le peuple, notamment pour la formidable oppression informationnelle qu'il subit de toutes parts. 

Un solide mépris assorti d'un remarquable sens tactique exprimant le contraire, peut devenir la posture mentale favorite du leader quand il lui faut communiquer. 

Entre un leader et son public, on ne parle jamais d'échecs. Simplement de malentendus provisoires. En cas de prolongation, l'oubli fait le reste. 

La notoriété des leaders favorise leur rejet, sur le monde anonyme, de cette part d'eux-même qu'ils n'aiment guère. 

Bien gérer les courants relationnels dans un groupe d'humains, consiste à faire semblant d'ignorer les arrières pensées des uns et des autres. 

Entre le héros et l'opinion, il y a surtout échange de désirs et domination de la forme sur le contenu. Aux officiants de l'ombre revient la mission d'entretenir les conditions favorables à cette alchimie. 

Les activités de renseignements sont essentielles aux manœuvres de communication. 
 

Les hommes, devant leurs idoles, se retiennent, souvent, de ne pas lever le derrière comme ces guenons à l'approche du mâle dominant. 

Prendre l'opinion pour une voisine de palier conduit à toutes sortes de déboires. 

La volonté de communication restera d'esprit primitif tant qu'elle s'inscrira dans un marketing de combat. C'est le cas de la plupart des tactiques actuelles conçues ouvertement pour ruser, finasser, dominer, contredire.

Un degré plus évolué consisterait à dégager au préalable les points d'entente entre les parties et favoriser leur concertation. Dix rameurs souquant ferme au cap, sont souvent invincibles et enviés. 

Une bonne stratégie consisteraitenfin, à mettre en valeur les autres, plutôt que de les critiquer à tout bout de champ. 

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