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Préface

de Jean Edern Hallier

 

Hitler est toujours au pouvoir. Sauf qu'il y en a des milliers. C'est le système qui est hitlérien, tel que le dénonçait, dès 1936, Tchakotine, dans son ouvrage célèbre, Le viol des foules, où il expliquait les manipulations médiatiques des nazis. Aujourd'hui ce n'est plus Deutschland, mais M o n e y ü b e r a l l e s . P l u s personne ne lit la Bible. C'est bien dommage, on découvrirait que cette priorité absolue de nos sociétés au Dieu-argent vient de loin. Elle s'appelle : le culte du Veau d'or. C'est ainsi que le peuple juif faillit disparaître pendant l'exode et que Carthage, livrée aux commerçants, perdant le ressort nécessaire à sa survie, fut détruite par Rome. Alors comment faire vendre ce qui se vend, poser les swastikas du veau aux hormones sur nos der-nières boîtes de conserve? Par la communication pardi ! C o m m e n t commander les hommes quand on n'est qu'un marchand du temple, un Gœbbels des grandes surfaces, un Goring du Gaz de France. Ou plutôt provoquer les stimuli pavloviens d e la consommation, fut-elle celle de l'image des hommes politiques? Par la communication, pardi, ce sirop typhon, cette panacée de notre société de handicapés. Tous plus ou moins infirmes de la parole ! Bègues culturels ! Sourds-muets de l'imagination au pouvoir! Autistes en tous genres, conformistes fascinés, patrons saisis par le narcissisme - comme jadis le monsieur Le Trouhadec, de Jules Romains, par la débauche - prêts à vendre leur âme au diable et à renoncer à leurs responsabilités de chefs d'entreprise pour se faire voir, en putains faisant le trottoir de la télévision, boutiquiers à quia, et dictateurs au petit pieds en mal de discours.


C'est depuis que vingt-cinq mille officines de communication tournent autour du Congrès américain, que les Etats-Unis- après avoir épuisé le modèle Carter, celui des droits de l'homme, et en passe d'en faire de même avec Reagan, le vieux cow-boy waynien - sont devenus incapables de proposer un nouveau modèle de société à l'univers. Les communicants sont les termites qui rongent les dernières poutres de l'Occident pour accélérer sa décadence. Sauf que, vaincu par sa propre victoire, l'Occident étant désormais partout, m ê m e au Japon. Et même demain, quand il s'agira de la victoire définitive de «l'homme pacifique», c'est le monde entier qui courra a sa propre p e r t e. C'est à dire à un perfectionnement toujours plus remarquable de l'abrutissement collectif. Perspective réjouissante pour les charlatans et les marchands d'attrape-nigauds!

 

Or la communication est le plus redoutable attrape-nigauds des dernières décennies. En notre société post-industrielle, son avenir est magnifique. Celui de soigner -à condition, bien sûr, de ne jamais les guérir, mais d'aggraver sans cesse leur cas- la frustration qui habite nos derniers assistés, patrons ou politiciens, en leur fournissant les prothèses verbales dont ils sont en manque.
 

Quelle merveille de voir un vendeur d'abribus s'exprimer a la télévision, soudain devenu l'égal de Platon ou d'Aristote ! Ou un marchand de petits pois disserter d'infini ! Ou un mal aimé familial, un mauvais père, un complexé arriviste et qui plus est, un escroc passible des tribunaux, c'est à dire un homme politique, donner des leçons de morale! On en meurt de rire. C'est qu'ils auront tous soupé, ces gens-là qui n'ont vraiment rien à nous dire, à la communication, mot détourné de son sens philosophique originel, celui du grand penseur Georges Bataille, qui y voyait le transfert du sacré à la parole. Communication a aussi un autre sens, masqué : il signifie passer des ordres invisibles, commander. Bref, en notre inversion des valeurs modernes, elle est le contraire même de ce qu'elle devrait être. Comme de la disparition des Indiens, ou des paysans, qui engendre aussitôt le show-biz de la nostalgie, c'est quand il n'y a plus rien à communiquer que l'on met au pinacle la communication.
 

En ce sens, le mérite de Patrick Bachellerie, grand praticien de la communication, est immense. Se désignant lui-même comme un «dealer», vendant sa drogue de communication, il poursuit à sa manière en crachant dans la soupe qui le fait vivre, le travail philosophique d'un Mc Luhan, prophète indépassé des media, ou d'un Jean Baudrillard - sans oublier celui que j'ai entrepris depuis une dizaine d'années, en dénonçant la sous-culture journalistique, pédagogie de l'amnésie et façonnage industriel des esprits. Les aphorismes de Bachellerie, messages clairs, concis, et de dérision, vont au delà de cette sous-culture dont l'empire des cons de la communication annonce la fin. Partout des chefs
d'orchestre clandestins, en un combat de
prestataires de service, se substituent aux journalistes et aux publicitaires, dont on croit qu'ils ont encore le pouvoir quand ils l'ont perdu. Cela, Patrick Bachellerie l'a admirablement bien vu.

De même que le système n'était pas seulement hitlérien, mais fasciste, (on oublie que les fondateurs du fascisme italien étaient tous journalistes professionnels, à commencer par Mussolini lui-même) la dictature douce de la communication est un progrès décisif dans la manipulation du vide, mais elle n'est répressive que pour autant qu'on s'y laisse prendre : elle ne fournit aux chefs d'entreprise et aux politiciens qu'un service après-vente de prothèses à leur vanité et à leur m'as-tu-vuisme forcené.
 

Comme l'Oronte de Molière, bourgeois gentilhomme qui faisait de la prose sans le savoir, désormais l'apprenti-communicateur saura qu'il communique grâce aux communicants.


Communiquer quoi ? La marque d'une poudre de lessive que rien ne distingue de la poudre blanche de la cocaïne ? Ou comment sniffer des enzymes ? Avant Mc Luhan qui disait "the message is the media", le grand Paul Claudel s'écriait de la société occidentale, libérale et capitaliste, qu'elle n'était qu'une machine uniquement vouée à fabriquer l'huile nécessaire à sa propre lubrification. Des poètes tels que William Blake, Mallarmé ou Rimbaud avaient déjà tout compris, au XIXème siècle, de la transformation, via la technique, des messages modernes du vide. Quant au passage de la galaxie Gutenberg à la galaxie Marconi, il ne fait qu'accélérer la grande esbroufe des camelots de la communication : quand on vend du vent, parce qu'il ne se passe plus rien dans les entreprises, il faut apprendre à devenir un escroc médiatique. Quant à nos patrons, nos hommes politiques, ou tous ceux qui ne songent qu'à se monter du col, pour se persuader qu'ils existent eux-mêmes, ils pourront désormais, rejoindre, après monsieur Prudhomme, ou les Bouvard et Pécuchet de Flaubert, la longue cohorte des nigauds auto satisfaits. Enfin, ils communiquent!

 

C'est parce que Patrick Bachellerie n'est pas dupe, tout en enseignant passionnément la duperie, que son livre est passionnant. Il tombe en plein dans un énorme marché, car l'argent va toujours à la crédulité humaine. Pourtant la réflexion de Bachellerie apporte des propositions profondément intelligentes. Il ne remet en question le système que pour mieux l'enrichir. Ses maximes font de lui le La Rochefoucauld, le Rivarol ou le Chamfort de la platitude moderne, de la sombre crétinerie communicante, pour tout dire.
 

Jean Edern Hallier
 

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