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Synthèse des prémonitions, formulées il y a plusieurs années, par Patrick Bachellerie (aux côtés de Richard Nixon, Jacques Chirac, Fernando Arrabal, Chun Doo Hwan...) dans Politique Internationale, concernant les migrations d'hommes, de femmes et d'enfants vers l"Eden Occidental".

Le heurt des peuples
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Coincé entre les excès verbaux d'histrions xénophobes et la dialectique inimitable des organisations humanitaires, le sujet des tendances migratoires est rarement traité sur la base de faits précis. La fiction et son cortège de commentaires hâtifs l'emportent toujours. 

Si l'on excepte les mouvements de population issus de cataclysmes naturels, les réfugiés et migrants économiques ne doivent pas être les déchets silencieux de mauvaises décisions ou de négligences des nations. Alors, qu'en est-il vraiment si l'on tente de placer l'homme au-dessus des jeux diplomatiques et de ramener les a priori idéologiques dans les limites du bon sens? 

Depuis toujours, on observe de très importants flux migratoires de population pour causes économiques. Lorsque des générations rencontrent un bien-être relatif, elles se fixent. Dans le cas contraire, les transhumances reprennent. L'Europe, par exemple, était arrivée à une apogée de population vers 1900, avec 400 millions d'habitants. Elle avait amorcé, vers 1955, un déclin avec un solde de 300 millions de personnes. Dans le même temps et intra-muros, la campagne s'était vidée au profit des villes. L'Amérique du Nord passait, alors, de 81 à 183 millions de ressortissants à l'occasion d'un véritable push-pull migratoire vers le Nouveau Monde. 

Dès les années de reprise économique, l'Europe a accueilli à nouveau des migrants en quête, notamment, de travail. Ce brassage incessant de population, selon les besoins des nations et des hommes qui les constituent, est une donnée fondamentale. La sédentarité est un fait provisoire.

 

Auparavant, il n'y avait pas de problèmes de migrations. Elles existaient, faisaient partie de la nature des choses ou prenaient l'allure de guerres avec leurs cortèges d'occupants / occupés. Aujourd'hui, elle devient la conséquence de l'explosion démographique, de la stabilité des pays d'accueil, de l'organisation efficace et omniprésente des Etats, de l'accroissement des possibilités de transport, de la fragilité et des besoins mouvants des économies performantes.

La crispation des gouvernements. 

La situation des migrants économiques doit donc être replacée dans ce contexte historique. La situation est, certes, difficile mais la peur qu'elle suscite est disproportionnée. Or, trop contrer le jeu naturel des migrations est une myopie suicidaire. Trop de rigidité assure le confort à court terme mais annonce la fracture, un jour ou l'autre. « Je ne souhaite pas aggraver le chômage en France en laissant la porte ouverte aux travailleurs immigrés » avait déclaré un Secrétaire d'État français! A Washington, la Chambre des Représentants a accordé une amnistie à une large majorité d'immigrants illégaux dans le but de mieux refouler, par la suite, les nouveaux arrivants clandestins.  

Le côté spectaculaire de ces initiatives exemplaires ne doit pas cacher, bien entendu, des mesures plus nuancées et constructives prises en faveur des migrations et hors la vue des électeurs. Il n'en demeure pas moins vrai que les échéances électorales pour le personnel politique et la manie réglementaire des administrations occultent la tendance inéluctable vers la coexistence entre travailleurs immigrés et nationaux.

Des faits incontournables.

Pour y voir clair sur cette évolution structurelle, il faut intégrer deux constantes. L'une d'origine technico-économique, l'autre d'origine psycho-sociologique. En France (les évolutions sont les mêmes dans les autres pays occidentaux), plusieurs millions de travailleurs étrangers contribuent au développement économique. Ils occupent des emplois peu qualifiés (86 % sont ouvriers) dont les difficiles conditions de travail sont refusées par les Français ( 44 % dans le bâtiment; 37,1 % dans l'hygiène; 25 % dans l'automobile). Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, le coût social des travailleurs immigrés est plus faible que celui des salariés français (assurances maladie, allocations familiales, retraites...).

 

Sur le plan psycho-sociologique, les choses sont plus difficiles à saisir. C'est le terrain où les préjugés sont les plus tenaces. Derrière le spectacle des contrôles aux frontières, de la répression des mouvements clandestins, des encouragements au retour, le fait structurel en cours de maturation reste l'intégration irréversible d'ethnies différentes et de cultures variées dans les milieux urbains européens. Il y a, tout d'abord, un rapprochement du comportement des travailleurs immigrés avec celui des nationaux. Il est dû aux conséquences des restructurations industrielles, à l'élévation du niveau de qualification professionnelle des immigrés, à leurs moindres malléabilité et mobilité. De moins en moins marginaux ou clandestins au fil des années, leur stabilité dans le tissu sociologique des pays concernés les pousse à vouloir légitimement (compte tenu du travail fourni, des cotisations sociales retenues et de la pression fiscale exercée sur eux) bénéficier des structures scolaires, éducatives, culturelles ... En clair - et sauf renvoi massif aux frontières, totalement improbable eu égard aux conséquences disproportionnées qu'il entraînerait sur le plan international, l'Occident doit gérer son hospitalité initiale. Que l'on ne dise pas, non plus, que cette coexistence se paie par un manque de sécurité pour les nationaux. Les statistiques, à condition de les lire, montrent, pour la délinquance passible des Assises, un taux inférieur pour les immigrés et un taux égal à celui des nationaux pour la petite délinquance (tout au moins en France). 

Cette coexistence n'entraîne pas que des contraintes de voisinage. Elle apporte aussi une vitalité. Face à des structures alourdies par l'Histoire et au regard d'une démographie qui s'effondre, les immigrés (singulièrement ceux de la deuxième génération) deviennent un des fers de lance de l'évolution du mode de vie dans les pays occidentaux. C'est une évidence que savent les observateurs éclairés. 

Il reste cependant légitime que l'Occident conserve son identité et que les immigrés affirment leur présence avec intelligence et modération. Il est nécessaire que des stratégies de dosage soient menées avec détermination là où existent des sites d'excès. Il est utile, dans des tissus sociaux complexes, de procéder par touches successives aux bons réglages des équilibres entre immigrés et nationaux. En cela, les mesures prises par plusieurs pays d'Europe pour résoudre ces questions sont intéressantes. 

Elles concernent la régularisation de la situation des clandestins, la simplification des cartes de séjour ou de travail pour les « réguliers », la limitation de l'introduction de la main d'œuvre étrangère saisonnière, la lutte contre les trafics de main-d'œuvre, les efforts sur le plan de la formation initiale ou professionnelle, l'amélioration des conditions de logement, le regroupement familial ou la réinsertion dans les pays d'origine.

Toutefois, la bonne conscience dont l'Occident peut se prévaloir à l'énoncé de ces mesures, est écornée par les faits. A cet égard, le cas des Turcs travaillant en Allemagne fut exemplaire. Installés en RFA depuis 20 ans, de retour en Turquie, ils n'étaient plus ni Turcs, ni Allemands. D'ailleurs, en Allemagne ils étaient appelés les « Gastarbeiter » et, en Turquie, les « Almanci ». Partis volontairement, mais finalement poussés dehors, ils se sont retrouvés plus de 200 000 (avec leurs familles) à revenir à Ankara. Là, il leur a fallu s'habituer de nouveau à la vie de leur pays. Ils se heurtèrent à des mœurs et à des coutumes contraignants, largement oubliés. Ces Turcs, immigrés en Allemagne et émigrant en Turquie, tentèrent de monter de petits commerces, leur seule véritable possibilité. Mais la lutte fut féroce, les chausse-trappes multiples. Le retour au pays, c'est le calvaire à l'envers pour la plupart. Il en est de même pour l' Algérien de retour dans dans la région d'Oran ou pour le Sénégalais dans les villages de l'arrière-Dakar. 

L'Occident doit être lucide et assumer, les yeux bien ouverts, les conséquences de ses décisions, pour inéluctables et nécessaires qu'elles semblent paraître. Dans le cas contraire, des émeutes raciales sont prévisibles. On peut d'ailleurs les considérer comme inéluctables, sorte de crise nécessaire dans les morphogenèses sociologiques en cours. 

La saga des réfugiés. 

Si l'opinion occidentale adopte une attitude plutôt frileuse à l'égard de ses travailleurs immigrés, elle manifeste un fort désintérêt pour le problème des réfugiés. Réfugiés politiques, dissidents, apatrides, etc, il est d'ailleurs difficile d'y voir clair. Le mot réfugié favorise une véritable arborescence linguistique.

Désormais, on trouve des « réfugiés sur orbite ». Il s'agit de réfugiés que les pays d'accueil provisoire se renvoient successivement. Il faut souligner que, contrairement aux travailleurs immigrés dont le problème se pose sur place, les réfugiés, pour l'immense majorité, sont une réalité lointaine. Même si celle-ci est la conséquence de combats idéologiques de type manichéen auxquels l'Occident est partie prenante. Après le napalm, le sparadrap... Pour les seuls réfugiés placés sous mandat du HCR, les chiffres sont impressionnants. Soit une population supérieure à celle de Paris, tous quartiers et banlieues confondus, à faire vivre artificiellement tous les jours de l'année. 

Une situation proche de l'absurde. 

Ces concentrations de réfugiés gérées par la communauté internationale posent un problème difficile à résoudre, mais simple à poser. D'une part, le mécanisme humanitaire fonctionne à plein. D'autre part, les pays traditionnels d'accueil (États-Unis, Allemagne, France, Espagne, Canada, Pays Scandinaves, Australie...) tentent de freiner les quotas d'admission de réfugiés sur leur territoire. Partout dans le monde où surgissent des fractures géopolitiques, émergent des abcès de fixation durables, sous la forme de camps de réfugiés. En situation «normale», ces camps ne devraient être que des camps de transit. En fait, ils sont surpeuplés, sur le long terme, d'hommes et de femmes détachés de leur milieu d'origine et souvent non désirés. Il s'agit là d'une impasse dangereuse... 

Qu'a-t-on fait, par exemple, des 3 millions de réfugiés afghans regroupés dans des camps sous mandat du HCR à la frontière pakistano-afghane? Que faire des centaines de milliers de réfugiés brûlant sous le soleil du Soudan ou de Somalie et stagnant interminablement dans des camps de fortune installés dans des zones désertiques? Comment éviter, en Afrique, que des gouvernements intolérants se permettent de refouler des réfugiés de leur territoire sous prétexte de sécurité ou de réconciliation momentanée avec leurs voisins. Faut-il laisser mourir discrètement ces millions de réfugiés? 

Des solutions à l'état embryonnaire. ​

Face à cet embouteillage humain, la communauté internationale avance lourdement des solutions. Elles sont souvent théoriques, à quelques exceptions près tel le Programme de Développement des Nations Unies (PNUD), la Banque mondiale ou le HCR. On pense, tout d'abord, aux rapatriements librement consentis dans le pays d'origine.  On le constate, notamment en Amérique latine, quand des ouvertures démocratiques succèdent aux ombres dictatoriales. Une autre solution consiste à intégrer les réfugiés sur place. Concernant la plupart du temps des pays en voie de développement, cette solution se heurte, cependant, à des infrastructures insuffisantes, à la pénurie d'eau, d'emplois de terres ou de ressources naturelles. D'autre part, il existe des possibilités de réinstallation dans des pays d'un même continent que celui du pays d'origine. Pour des raisons ethniques, culturelles, climatiques et psychosociologiques, la piste est intéressante. Encore faudrait-il que les gouvernements d'accueil y trouvent leur compte au-delà d'une générosité dont l'origine inspire, parfois, la méfiance. 

On pourrait enfin prendre des dispositions pour éviter le gâchis des aides financières qui s'évaporent dans les circuits d'attribution (mais où sont les preuves?), quand elles ne sont pas rongées par l'inflation. Ne faut-il pas, également, limiter le nombre de fonctionnaires internationaux, plus à l'aise dans les conférences feutrées que sur le terrain des opérations? Mais il s'agit là de recettes insignifiantes par rapport aux vrais problèmes. D'ailleurs, il est juste de dire que quelques autres organisations humanitaires font preuve d'efficacité. l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) fait partie, par exemple, de ces outils opérationnels au service de ses gouvernements membres ou observateurs. Depuis 1952, discrètement et dans l'ombre du HCR, le OIM a transporté plusieurs millions de réfugiés vers un asile définitif. Qui le sait? Qui le dit? 

En attendant, la problématique des réfugiés est internationale par nature. Des gouvernements occidentaux continueront à financer des programmes multilatéraux d'assistance selon le principe, plus ou moins respecté, de l'Equitable Burden Sharing.  Il faudrait également ajouter les budgets d'autres organisations internationales, inter-gouvernementales ou encore des 250 agences bénévoles (ONG) d'origine essentiellement américaine ou scandinave. 

La machine humanitaire dans les camps. 

Le statut des réfugiés dépend de la Convention de Genève de 1951 et du protocole d'accord de 1967. La Convention de l'OUA de 1969 (plus généreuse en théorie que la Convention de 1951 : cf article 1, alinéa 2), règle le sort juridique des réfugiés en Afrique. Toute une batterie d'autres textes existe pour protéger les réfugiés dans les camps. Il faut également souligner que les aides humanitaires permettent, en général, une réelle survie matérielle des réfugiés dans les camps. Est-ce à dire que le pire est évité? Est-ce à dire que l'Humanité montre là son visage le plus généreux? Certainement pas. Sous le vernis des rapports officiels et de procédures administratives bien huilées, la machine humanitaire révèle des excès condamnables, que ce soit du fait des hommes ou des systèmes en place. 

Comment ne pas être choqué par l'arrivée d'avions gros porteurs canadiens à l'Ile de Guam lors de la chute de Saigon, chargés de récupérer les réfugiés les plus instruits et laissant les « moins bons» aux autres pays? Comment ne pas ironiser sur le nombre des équipes médicales occidentales, encombrées de matériel ultra-moderne et inadapté, dans certains camps dont celui de Sakéo à la frontière khmère? Comment ne pas rester confondu devant le spectacle de nurses anglo-saxonnes, le tee-shirt à l'effigie de Jésus Christ, prêchant la Bible à de jeunes enfants réfugiés orphelins... dont les plus beaux ont davantage de chances d'être entourés de leur affection? Comment expliquer aux réfugiés des camps qu'ils ne peuvent pas travailler afin de ne pas perturber les économies locales? Sans travail, désœuvrés, atteints dans leur dignité d'homme, les réfugiés font ... des enfants. Au camp de NongKaï, par exemple, à la frontière laotienne, la conséquence a été qu'il y avait toujours plus de réfugiés, malgré les départs enregistrés. Comment féliciter la Compagnie Air France qui se réservait, avec l'appui des autorités françaises, le monopole, lucratif en basse saison touristique, du transport de réfugiés sur la ligne Bangkok/Paris? Ces passagers particuliers devant signé une reconnaissance de dette pour rembourser en 18 mois le prix du billet. Comment ne pas s'interroger sur l'American Way of Life quand les réfugiés cubains, sans sponsor aux USA et entassés sous les échangeurs d'autoroute de Miami se sont retrouvés dans les prisons fédérales au moindre larcin? 

Alors, l'homme est-il un loup pour l'homme, même dans ses entreprises aux allures généreuses? Peut-être. Le tout est de le savoir. 

Immigrés et réfugiés : la responsabilité de l'Occident. Document PDF sur les Réflexions de Patrick Bachellerie parues dans Politique Internationale.

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